L’éternité selon Tintin

Dossier ~ mardi 26 mars 2019 ~ 2 commentaires

Le séminaire “L’Éternité selon Tintin” s’est conclu par une conférence-débat au Musée Hergé.

© Moulinsart-2019

À la suite du colloque « Tintin au XXIe siècle », qui s’était déroulé en mai 2017, un comité scientifique a décidé, en accord avec la société Moulinsart, de proposer au sein de l’UCL (Université catholique de Louvain-la-Neuve) des activités scientifiques et culturelles qui puissent relancer des recherches portant sur l’œuvre d’Hergé. Un public varié, constitué d’étudiants mais aussi d’amateurs, a ainsi pu assister aux travaux des universitaires qui se sont employés à analyser les multiples facettes des Aventures de Tintin.

Ce programme a connu son point d’orgue jeudi 21 mars dans la salle de projection du Musée Hergé. Pierre Marlet, journaliste à la RTBF avait rassemblé autour de lui quelques personnalités qui ont su communiquer aux spectateurs attentifs, par-delà leur érudition, leur attachement indéfectible à l’univers de Tintin.

Tintin est-il plus fort qu’Ulysse à propos de l’immortalité héroïque ?

Jean Dufaux © Moulinsart-2019

Jean Dufaux, scénariste de séries de bandes dessinées à succès comme Complainte des landes perdues, Jessica Blandy, Giacomo C., Niklos Koda ou Murena, décrit comment la clarté de la narration dans les albums de Tintin a su le captiver dès l’enfance. Selon lui, Hergé avait le génie de l’évidence : quand il dessine le signe de Kih-Oskh ou la fusée lunaire, ces formes s’imposent immédiatement au lecteur comme une évidence. Ces images, sorties de leur matrice, deviennent des objets que l’on souhaite posséder comme un prolongement de l’œuvre. C’est le marketing qui assure l’éternité d’une œuvre close comme Tintin. C’est également le marketing qui redonne vie, à travers de nouvelles aventures, à des personnages comme Blake et Mortimer ou Spirou, car ceux-ci n’appartiennent plus à leurs auteurs.

Philippe Goddin © Moulinsart-2019

Philippe Goddin, biographe d’Hergé et président de l’association Les Amis de Hergé, s’interroge sur les facteurs de la longévité d’un héros tel que Tintin. Son milieu social indéterminé, son absence de contraintes familiales et financières, son absence d’égo ont favorisé l’identification des lecteurs au personnage, son ouverture aux autres est également fondamentale, de même que son absence de moralisation. Les histoires sont en prise directe avec l’actualité, et pourtant, en les lisant aujourd’hui, on ne les ressent pas comme désuètes. Par son goût pour la vitesse et les moyens de communications, Tintin incarne la modernité. Les valeurs de Tintin sont universelles. Grâce à la technique narrative et graphique d’Hergé, le lecteur sait qu’il passera par des épreuves, mais que tout finira bien et donc la lecture est confortable et rassurante. Hergé incite à la réflexion, la littérature secondaire et les travaux universitaires actuels sont là pour le prouver. Tout cela contribuera-t-il à la longévité de Tintin et à son attractivité auprès de la jeunesse ? Seul l’avenir le dira.

Philippe Marion © Moulinsart-2019

Philippe Marion, professeur de journalisme à l’UCL, spécialiste des récits en images, propose un parallèle avec les super-héros des comics américains. Selon lui, Tintin est un personnage « narrato-génique » c’est à dire qu’il est un puissant agent de récit. Or, le récit est radicalement humain, il n’y a pas d’exemple de groupe humain qui ne se soit pas raconté des histoires. Le récit a pour principale fonction de nous donner l’illusion de maîtriser le temps. Le lecteur a en outre l’illusion de posséder les personnages comme s’il s’agissait de figurines qu’il peut faire courir à travers les cases du récit. Tintin n’a pas de super-pouvoirs technologiques, mais il a la faculté d’exacerber les capacités humaines normales. Il fait preuve d’hyper-compétence de type moral : c’est l’abnégation personnifiée. Il est capable de se sacrifier pour toutes les causes, dans l’oubli total de soi. Si certains super-héros américains peuvent mourir c’est qu’ils sont bi-faces, c’est la fonction qui doit continuer. Tintin, lui, est unitaire. Il est celui qui pense et qui agit, il a le devoir faire, le savoir faire, le pouvoir faire et le vouloir faire. Il est donc plus difficile de le faire mourir.

Jean-Claude Jouret © Moulinsart-2019

Jean-Claude Jouret, professeur de Publicité et Communication Commerciale à l’HIECS et à l’ICHEC, relève une convergence d’éléments qui expliquent le succès de Tintin à travers le temps. À l’origine, quand les moyens de se divertir étaient rares, le lecteur pouvait facilement s’identifier au personnage et ainsi vivre ses aventures et voyager par procuration.De plus, grâce à la diffusion, dès les années trente, en France, en Suisse et au Portugal, Tintin a acquis une stature de héros international. Hergé souhaitait que son œuvre soit la plus largement diffusée possible et, dans les années du journal Tintin, des opérations commerciales ont été menées pour que le personnage soit omniprésent. Trois générations de lecteurs se sont succédés jusque dans les années 70 qui ont vu la BD sortir du simple divertissement pour enfants et entrer dans l’expression artistique (9e art). À cette époque, les albums se transmettent d’une génération à l’autre. Et, si Hergé a ralenti sa production, les produits dérivé ont continué leur progression, quitte à fausser l’image de Tintin. Enfin, Le personnage est devenu classique, ce qui lui confère une certaine éternité.

Philippe Delisle © Moulinsart-2019

Philippe Delisle, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lyon 3, spécialiste du discours colonial et catholique dans la BD francophone, considère que l’évolution d’Hergé par rapport au catholicisme est caractéristique de l’évolution de la majorité des catholiques belges et français de l’époque. Dans les années 30, le catholicisme est plus qu’une religion, c’est une structure englobant tous les aspects de la vie : mutuelle, syndicat, loisirs. Dans les années 60, le catholicisme triomphant s’effondre. Et donc on passe progressivement d’un héros “chrétien” à un héros “de culture chrétienne”. Tintin est un héros généreux parce la religion catholique a un côté extrêmement social, qui s’occupe des ouvriers et des pauvres, non pas dans une optique de lutte des classes, mais par charité et par solidarité. Quand on lit Tintin aujourd’hui, on le voit comme un héros progressiste car on a oublié que les valeurs qui sous-tendaient le récit étaient avant tout catholiques.

© Moulinsart-2019

Et moi aussi, mais alors, avec un peu de moutarde…

Après que chacun se soit ainsi exprimé, Jean Dufaux se pose la question : quels sont les derniers grands mythes qui ont fait le tour du monde ? Ce sont des personnages anglais comme Harry Potter. Mais qu’ont inventé les francophones ? Qu’est venu chercher la puissante machine Spielberg ? Tintin !

Au moment des échanges avec le public, Tintin a démontré qu’il peut aujourd’hui encore alimenter bien des controverses.

Pierre Marlet © Moulinsart-2019

Pierre Marlet ne prétend évidemment pas donner une réponse à la question de l’éternité de Tintin. Il a cependant cherché à savoir quelle est la fin réelle de Tintin. Il n’y a que deux possibilités : soit on se réfère au dernier album achevé, soit on tient compte de l’aventure en cours d’élaboration au moment de la disparition d’Hergé.

Dans le premier cas, les derniers mots qui concluent le cycle des aventures de Tintin est : « Et moi aussi, mais alors, avec un peu de moutarde… » (Tintin et les Picaros, p.62, D2). Ces paroles de Tournesol, alors que l’image montre des militaires patrouiller devant une favela, apportent une dimension surréaliste à cette conclusion désabusée.

L’autre fin possible, dans la dernière vignette esquissée par Hergé : « En avant ! L’heure a sonné de vous transformer en César… » (Tintin et Alph-Art, p.53, B1). Et Pierre Marlet va ainsi conclure par cette saillie :

« On a commencé avec Ulysse et à la fin on arrive à César. Rome a fini par vaincre la Grèce. Tintin n’est pas Ulysse, il est appelé à devenir l’empereur de Rome. Alea jacta est. »

Enfin, Jean-Claude Tilleul, membre du comité scientifique de ce séminaire, nous a donné rendez-vous l’année prochaine pour un nouvel épisode de ces passionnants travaux universitaires.

© Moulinsart-2019

Alors, Tintin éternel ? Il est certain que la reification du personnage grâce aux nombreux produits dérivés contribue à le rendre familier à travers le monde, mais il ne faudrait pas que le héros devienne une coquille vide et que se diluent les valeurs qu’il véhicule à travers ses aventures. Pour que l’esprit Tintin demeure, il faut par-dessus tout que ses récits soient connus, que ce soit dans leur forme originelle ou par le biais d’adaptations sur tous les supports connus ou à venir.

Vos contributions (2) Contribuer
gilbsmercredi 27 mars 2019 à 10:40
laissons Alpht-Art tel quel! une histoire inachevée...!
car inventer une fin à la place d'Hergé serait probablement le trahir,
et entraînera une polémique infinie! alors, lassons chacun
d'entre nous imaginer celle-ci, selon" son" imaginaire!
bonne journée à vous tous!
hermèsmercredi 27 mars 2019 à 08:56
Voici le commentaire de Renaud Nattiez, ancien élève de l'ENA et Docteur en économie, aujourd'hui inspecteur général de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche. Il est l'auteur du Mystère Tintin (Les Impressions Nouvelles, 2016) qui apporte des éléments de réponses à la question “Pourquoi les Aventures de Tintin ont-elles un tel succès à travers le monde ?”.
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Pierre Marlet pose la question de la fin réelle de Tintin. Pour des auteurs comme Michel Serres, l’œuvre est inoxydable, on n’a aucun doute sur sa pérennité. Pour d’autres, les codes technologiques ayant évolué considérablement depuis 1976, l’absence de nouvel album, font que le succès universel de l’œuvre s’estompera progressivement, devenant au mieux un « classique » et c’est déjà beaucoup.
Mais la question essentielle revient sur le problème méthodologique que se sont posés de nombreux exégètes et que je me suis posé moi-même en écrivant Le Mystère Tintin : le corpus doit-il être délimité par la dernière vignette de la page 62 de Picaros ou doit-on l’étendre aux 42 pages offertes par Casterman dans ses éditions de 1986 et 2004 de L’Alph-Art, la seconde enrichie de « pages retrouvées ». Cette question m’a d’ailleurs été posée en direct à la dernière assemblée générale des Amis de Hergé lors de mon intervention sur les Femmes dans Tintin.
Certains choisissent la première option (la moutarde), estimant que les esquisses à notre disposition pour L’Alph-Art sont trop incertaines, hésitantes, incomplètes, pour faire l’objet d’une étude rigoureuse. C’est le cas de Cyrille Mozgovine entre autres, qui a limité son incontournable Dictionnaire des noms propres aux 22 albums « couleur », c’est-à-dire (au moment où il a publié), de Congo à Picaros, considérant les deux bouts de la chaîne comme « apocryphes ». D’aucuns remarqueront d’ailleurs que c’est à la dernière vignette de Picaros que le mot « FIN » occupe le plus d’espace, plusieurs épisodes, en particulier les premiers, ne le faisant pas du tout apparaître !
J’ai fait le choix inverse. Pour Soviets, l’intégration au corpus me semble indiscutable : même en version N/B, l’aventure dont nous disposons est complète, son authenticité ne fait aucun doute. Pour L’Alph-Art, je conçois que l’on puisse hésiter : le récit a été « reconstitué » à partir d’un matériau inachevé, le créateur a hélas disparu avant son achèvement, et les pages retrouvées montrent que d’autres possibilités de scénario étaient envisageables, portant sur des détails me semble-t-il. Ceci dit, j’ai intégré l’album inachevé pour les raisons suivantes :
- je fais une totale confiance en l’honnêteté intellectuelle et en la rigueur méthodologique du ou des excellents connaisseurs d’Hergé et de Tintin – j’en connais au moins un - qui ont contribué à ce travail ;
- les « pages retrouvées » n’apportent pas d’alternatives révolutionnaires au scénario retenu par Casterman ;
- raison majeure : l’objet de mon analyse portant prioritairement sur la structure des Tintin, celle-ci apparaît clairement dans les éditions proposées, avec toutes ses composantes (mis à part le dénouement par définition). Et les variations possibles du scénario ne remettaient pas en cause cette structure, que je considère comme un retour au modèle canonique après les deux albums précédents. Que l’île où Haddock et Tintin rejoignent la Castafiore soit Ibiza, Ischia ou Porquerolles n’a aucune incidence sur l’architecture du récit. Et même sur le fond, les meurtres initiaux, l’affaire des faux en peinture (cœur de l’intrigue), le rôle de Rastapopoulos, celui de Martine Vandezande, personnage féminin important, n’auraient certainement pas été bouleversés.

Savoir si Tintin s’en serait sorti est une autre affaire qui échappe à notre pouvoir…

Renaud Nattiez
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